Une étude réalisée par May, bénévole au Poisson sans Bicyclette, en janvier 2026.

J’ai toujours été fascinée par les mémoires gigantesques des femmes de ma vie (surtout des plus vieilles) : ma mère, ma grand-mère, mes tantes, mes cousines… Des mémoires qui semblaient pouvoir contenir le monde entier, des mémoires suffisantes pour nourrir toute la famille, des mémoires brodées dans les détails comme des sacs prêts à exploser : noms, dates, accessoires à ne pas oublier, tâches domestiques à effectuer, habitudes et besoins de tout le monde, bobos santé, régimes alimentaires des proches à prendre en compte dans la préparation des dîners, sujets de discussions à éviter…

L’expérience vécue, sa remémoration et sa transmission sont profondément traversées par des paradigmes de genre. La mémoire quotidienne, celle des dates, des événements, des anecdotes, des émotions, longtemps dévalorisée et reléguée au rang de tâches ordinaires, est très majoritairement portée par les femmes, les mères et les grand-mères. Pourtant, cette mémoire dite « mineure » constitue le socle du kinkeeping, ce travail discret de maintien des liens de parenté sans lequel les relations familiales, amicales, amoureuses mais aussi les identités sociales et culturelles ne pourraient se raconter ni se perpétuer.

La mémorisation est souvent pensée comme un processus naturel, presque instinctif, et non comme un fait social situé, produit au sein d’un modèle sociétal précis. Dans notre société, le temps est pourtant instrumentalisé au service de la productivité coloniale tandis que les femmes assument le care et la charge mentale y étant associée. La mémoire n’est ni innée ni neutre : elle est une compétence qui s’apprend, se cultive et se transmet, bien souvent de mère en fille. À ce titre, elle recèle un potentiel profondément féministe. Quels récits, quelles normes et quelles résistances circulent à travers ces transmissions ? Et comment penser la mémoire autrement, à partir de perspectives queer et décoloniales, pour transformer notre rapport au temps, aux autres et au vivant ?


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